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Récit de M. Attieh Nseir, ancien cavalier des escadrons Tcherkesses

Récit de M. Attieh Nseir, ancien cavalier des escadrons Tcherkesses

(Témoignage recueilli en février 2011, complété par plusieurs échanges de mails)

 

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D’après les estimations basées sur les dires de ma mère, je suis né en septembre 1918 en Syrie à Izraa , un village près de Deraa, proche de la frontière Jordanienne. Mes parents étaient des Chrétiens  agriculteurs. J’ai fréquenté l’école des jésuites du village, où j’ai appris le français et l’amour de la France. Je n’ai jamais aimé travailler la terre et toujours préféré les chevaux. Je faisais des petits travaux dans la montagne libanaise, et l’occasion s’est présentée. J’ai saisi l’opportunité de m’engager en 1940 avec les français, chez les Tcherkesses. Car les escadrons Tcherkesses acceptaient tous les  peuples de la région, des Chamarres, des Chrétiens, des Arméniens, des Arabes du Hauran, des Bédouins et des Druzes.  J’étais un cavalier qui connaissait bien la région frontalière et qui parlait français.

Nous étions payés 33 livres par mois et la nourriture du cheval était à notre charge, ce qui représentait un coût de 2 livres par mois environ.

Le cheval nous appartenait, ainsi que son harnachement. Ma selle m’a été donnée par un cousin. A l'engagement, on se présentait avec notre propre cheval. Sa valeur était estimée et nous étions dédommagés par l'armée en cas de perte au combat. Mon cheval valait 105 livres.

 

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      Notre rôle était  en premier lieu la surveillance des frontières, la lutte contre les bandits et, à la demande du maire, du curé ou des gendarmes, d’assurer la sécurité  dans le village où se trouvait l'escadron. Par exemple, j’ai le souvenir qu’un jour, à  "Jissr Bint Yaacoub" (pont de la fille de Jacob), au-dessus de Tabaraya, le curé ou le maire était venu demander de l'aide car des bédouins armés avaient volé des vaches . Une patrouille de l'escadron est intervenue et a rendu les bêtes, un bédouin a été tué.

     Nous allions  au combat par groupes de cinq cavaliers, quatre hommes avançaient à pieds, et le cinquième gardaient les montures. Et pour lutter contre les trafics d’armes, toutes nos cartouches étaient comptées par nos officiers et nous devions rapporter  les douilles vides.


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M. Atthieh Nseir à gauche, et deux camarades


       Nous n'avions pas de base fixe. Nous étions souvent en déplacement pour 3 mois environs, et nous logions chez l’habitant  à 4 ou 5 hommes par maison. Notre logement et la nourriture de nos chevaux étaient aux frais des habitants. Je me suis retrouvé une fois seul dans une maison à « Haddar » à côté de « Jabal el Cheikh », chez une veuve et ses deux enfants. 

      Nous devions informer l’autorité locale lorsque nous arrivions au village. L’alerte ou le rassemblement, était donnée à coup de  trompe, le «   barazan ».  Lors de ces nomadisations   : deux chameaux et leurs propriétaires, étaient réquisitionnés dans chaque village pour chaque étape. Lors des permissions, je logeais chez moi, dans le village d’Izraa .


       Il y a eu la guerre contre les Anglais et les forces du général de Gaulle. Ils voulaient prendre le contrôle du Liban et de la Syrie, car des avions allemands y avaient atterris avec l’accord des autorités restés fidèles au gouvernement du Maréchal Pétain .

      Notre chef, le lieutenant Archier , nous a conduits à la frontière sans explications. Le lieutenant n'a pas su garder le contrôle de son escadron. Ce fut une vraie débandade. Les hommes ne comprenaient pas.  Ils n'aimaient pas les Anglais et craignaient d'être internés en Palestine…..

Je pense que si le lieutenant nous avait expliqué son but, qui était de rejoindre le colonel Collet , notre grand chef qui avait déjà rejoint le général de Gaulle, l'escadron l'aurait suivi. Mais cela s'est passé autrement...

Je suis  donc resté seul avec le lieutenant, souhaitant continuer à ses côtés. Il était très bon avec moi. Il m’a annoncé qu'il allait rejoindre de Gaulle et Collet chez les Anglais, mais m'ordonna de rejoindre les miens à Damas. Il me dit  ceci : « ma famille est en France, loin ! La tienne est  ici et à besoin de toi ». J'ai obéis.

Nous nous sommes embrassés et puis quittés. J'ai  rejoint mes compagnons de l’escadron, qui retournaient à Damas, et qui  s'était arrêtés  un peu avant Daraa, à Wadi Khaled afin d’établir un état des lieux et recenser les cavaliers restants.

Sur la route, nous avons été attaqué  par des villageois alors plus nombreux que nous. Un Tcherkess a tiré et tué un des villageois, lesquels  ont pris peur. Ca les a impressionné et nous a sauvé. Pendant cet incident, les affaires du lieutenant, le « bureau », ont été volées mais on a pu les récupérer. Nous nous sommes arrêtés à Cheikh Meskin à côté d’Izraa , mon village, puis à Kessoué avant d'atteindre  Damas

J'ai toujours regretté cette séparation et  aujourd'hui encore, je ne comprends pas pourquoi il ne m'a pas permis de le suivre malgré mon insistance. * 

-         Une fois revenu à Damas, on nous a rassemblés et on nous a dit que chaque cavalier devait vendre son cheval (en tout cas s'en débarrasser) et, que si nous voulions rester avec les français, nous devions revenir sans le cheval. Je suis alors rentré dans mon village  où j'ai été capturé la 2eme nuit par les Anglais . Je soupçonne une dénonciation, car pendant que je me lavais les mains devant la maison, à la fontaine, mon cheval (pas encore vendu) m’a donné l’alerte. Les soldats anglais sont venus me voir et m'ont demandé si j'étais bien un soldat français et j'ai répondu fièrement que oui. Ils m'ont demandé s’il y avait des copains soldats dans les parages,  j'ai dit non.  Malgré cela, j'ai vu mon voisin soldat embarqué aussi. Une fois en Jordanie à la frontière,  au bout de 4 ou 5 jours,   l’interrogatoire a commencé. Un soldat jordanien de l'armée anglaise m'a demandé de « me convertir » en soldat anglais.  J'ai bien sûr refusé et ai dit « Vive la France, Vive De Gaulle », et alors, j'ai reçu la gifle de ma vie, je  ne l’oublie pas encore aujourd'hui. Un capitaine Anglais est intervenu en ma faveur, en disant que j'étais libre de choisir mon camp et qu’il respectait mon choix. Il m'a  demandé de quel village  j'étais. J'ai répondu  Izraa . Le capitaine m'a demandé  si je  connaissais un certain « Assi Nseir ». «  C’est mon oncle »,  ai-je répondu. A ce moment, le capitaine a demandé qu’on nous relâche, mon voisin et moi….. J'ai demandé un document, sorte de laissez-passer, qui m'a été délivré et  j'ai pu  retourner au village (en auto stop avec mon voisin et des soldats anglais). Une fois au village, nous sommes sont allés à la caserne, où on a failli nous prendre une nouvelle fois, sans voir le contenu du document….

Quand les Français libres ont  pris  le commandement des troupes locales, donc des Tcherkesses, j’ai été affecté à la garnison de Damas, qui assurait le maintien de l'ordre dans la ville, et c’était une période avec beaucoup de troubles de manifestations....C'était dangereux

Ensuite, j'ai été muté à la poste militaire de Damas en 1941, mais comme employé civil. Je me souviens encore de mes collègues et amis  Français libres : Louis Ganivet http://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=69991   ,  Joseph Canazzi  link

  , de Baptistes Soubielles  link  , ainsi que du commandant Méjean  http://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=84729

A l'indépendance de la Syrie, ma vie était en danger car j'étais resté fidèle à la France « jusqu'au bout ». J'ai du partir de Syrie et reprendre mes fonctions à Beyrouth, au Liban. J'ai obtenu ensuite la nationalité Libanaise. Je me suis marié avec une jeune fille qui était dans la même situation que moi, ses frères avaient été  dans l’armée française et son père,  aumônier des troupes au Jabal El Druze.

Au moment où les français sont partis, j’aurai aimé partir avec eux, mais cela m’était impossible, j’avais la responsabilité de ma famille. De plus, j’ai essayé d’obtenir un statut de combattant ou sympathisant à Beyrouth mais on n’a pas donné suite à ma demande car, d’après eux, il n’y avait aucun dossier à mon nom, malgré les certificats militaires. J’étais très déçu, mais, je n’eu pas le temps de m’occuper de ceci car ma famille m’attendait.

J’ai donc trouvé un travail à l’ambassade de Belgique comme aide cuisinier. J’ai ensuite été responsable RH et manager des employés dans la famille Dynastie Bustros (propriétaires entre autre de la marque de vin Kefraya), j’ai enfin été traiteur à mon compte.

Je suis venu définitivement en France en 1990, après plusieurs allers retours depuis 78, car beaucoup de mes enfants étaient et sont toujours en France.

J’ai encore de la famille au Liban (un fils et des neveux) et en Syrie (des neveux).

Je garde de très beaux souvenirs de l’époque des Tcherkesses et de garnison de Damas . J’ai beaucoup apprécié d'être avec Archier, pas seulement dans les opérations militaires, mais en tant qu’ami, tout comme Canazi et sa femme, qui était libanaise. J’ai eu de très bons moments avec mes collègues et amis  Français libres : Louis Ganivet, Baptistes Soubielles , ainsi que le commandant Méjean,   sans conflits, et tout le monde s’entendait bien. Ah et puis aussi  il me reste cette baïonnette :

bayonette 2 tcherkess


 Baïonnette berthier modèle 1892  (Source identification : http://histoiremilitaria2.discutforum.com/t138-les-baionnettes )

 

 

 

*La lecture du livre de Yves Salin « Collet au galop des Tcherkesses » nous apprend que le Lt Archier, devait retourner vers les troupes « vichystes » peu de temps après son évasion. On peut penser que peu sûr de ses propres choix, il n'a pas voulu prendre la responsabilité d'entrainer ses hommes, et M. Nseir en particulier, vers une route qui etait incertaine.

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