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Le blog de francaislibres.over-blog.com

Portrait d’une famille de FFL....par Françoise Coriat

 

.....mon oncle, Roger Chevrier  link  , dit De Man, mon père, le Dr Léon Coriat, link   ma mère, Josette Coriat, née Chevrier, et moi, Françoise Coriat, née en chemin, « premier bébé de la France libre »

 

par Françoise Coriat

 

 

 

Un extrait de l’éloge écrit à la mort de mon oncle Roger en 1954, par le Professeur René Cassin link : « …Ce qui fait la grandeur de la vie d’hommes comme celui dont nous déplorons la disparition, c’est son unité et sa simplicité. Tout jeune étudiant, dans cette période trouble de l’entre-deux guerres, il cherchait déjà le meilleur moyen de servir son pays. Il n’hésita pas, en 1936, à quitter des compagnons qui lui étaient chers, lorsqu’il crut s’apercevoir que leur patriotisme avait cessé d’être inconditionnel. Mobilisé sur sa demande, il fut des irréductibles qui, en juin 1940, sauvèrent l’honneur de nos armes malheureuses en défendant contre l’ennemi le passage de la Loire à Digoin. S’incliner devant la défaite ? Il ne put un seul instant s’y résoudre »1

Je demande à mon père : « Qu’est-ce qui s’est passé à Digoin, Haute Loire? –« Un baroud d’honneur ! » me répond-il « C’était pendant la défaite, un combat sans espoir et complètement inutile. Mais il ne s’agissait pas pour lui de se rendre, comme tant d’autres, sans se battre. Resté seul debout et fait prisonnier, il a pu sauter d’un pont dans un torrent et s’enfuir… »

Je me souviens en effet qu’il me racontait comment il courait, sa capote, qu’il avait, selon son habitude, négligé de boutonner, flottant autour de lui comme une cape. Les Allemands tirèrent sur le fugitif mais les balles n’atteignirent que les pans du manteau. Il l’avait conservé après la guerre et m’en montrait les trous en riant. Quelques jours après son évasion, ayant réussi à dépister ses poursuivants, il arrivait au Chambon où il rencontrait par hasard son ami Gus, le dessinateur, qui deviendrait plusieurs années plus tard, un caricaturiste, écrivain et humoriste renommé. Pour le moment, celui-ci se morfondait, seul aussi, abandonné par son bataillon et censé monter la garde auprès d’un poste à essence. On était le 18 juin. Ils entendirent à la radio l’appel du Général De Gaulle. –« Viens avec moi ! » lui dit Roger « On part pour l’Angleterre ! »

Gus me raconta qu’à leur arrivée à Toulon, totalement indifférent à la fatigue, Roger lui fit une superbe conférence sur le siège de 1793 où s’était distingué Bonaparte encore tout jeune. « -Je croyais y être ! me dit Gus en riant. Il me montrait : Ici les Anglais, là l’armée révolutionnaire…Il me faisait tout imaginer, mieux qu’au cinéma !… »

 

Mon père raconte : « Ils s’arrêtèrent quelques jours à Lyon. Roger rencontra un camarade de classe du lycée Henri IV, qu’il aimait beaucoup, bien que n’étant pas du même bord : Thierry Maulnier, auquel il fit part de ses intentions de rejoindre la France libre et lui proposa de l’accompagner. Thierry Maulnier s’était lié d’amitié avec Brasillach à l’Ecole Normale supérieure et collaborait à l’Action Française depuis 1930. Il avait opté pour Vichy. Lui et Roger décidèrent cependant de rester en contact. Ce qui leur importait, à l’un comme à l’autre était l’avenir de la France. Il était difficile à cette époque-là de savoir quel côté l’emporterait et il leur semblait nécessaire que l’un fût d’un côté et l’autre de l’autre. Maulnier devait essayer d’empêcher le gouvernement de Vichy de tomber dans le nazisme et protéger un certain nombre de personnes (entre autres Gus qui était juif) Il devait également, pendant l’Occupation, rompre avec ses anciens amis de l’Action Française. Quelques années plus tard, à la Libération, ce sera Roger qui, assuré que son ami n’avait, pendant ces années de guerre, commis aucun acte que la conscience réprouve, bien au contraire, l’aidera à se justifier d’accusations fausses qui avaient été lancées contre lui pour assouvir une vengeance personnelle... »

Avant de rejoindre mes parents à Brantôme Roger prit quelques contacts susceptibles de lui servir plus tard dans le réseau qu’il cherchait déjà à cette époque à mettre sur pied.

 

josette-coriat.jpg

 

 

Ma mère, Josette Coriat, née Chevrier, Londres, 1941 : photo d’identité sur sa carte d’engagement aux FFL.

 

Pendant l’exode, le dispensaire de Paris où travaillaient Josette, sa sœur (ma mère) en qualité d’infirmière et mon père, en qualité de médecin, cessa de fonctionner. Jusque là, ma mère passait de douze à dix-huit heures par jour à l’accueil et aux soins des réfugiés de l’Est et du Nord du pays. Le dispensaire fermé, ils prirent leur petite Simca  et se dirigèrent, comme tout le monde, vers le Sud. Ils n’avaient pas de nouvelles de Roger. Au début de la guerre, ils avaient décidé avec lui de deux points de ralliement possibles si Paris était occupé : la maison de leurs amis de Monti en Anjou ou bien celle de Jeanne, leur vieille nourrice, et son mari Ernest, à Brantôme dans le Périgord. La pagaille générale et les embouteillages étaient tels qu’ils n’arrivèrent à Toulouse que le 17 juin. A l’annonce que Pétain avait demandé l’armistice, ils furent atterrés. Les gens autour d’eux étaient partagés : certains se montraient ravis que les dégats s’arrêtent là et que Pétain « ait sauvé les meubles », d’autres, plus sensibles au déshonneur des armes françaises et appréhendant les horreurs de l’occupation, pleuraient dans la rue. Le 18, Josette et Léon entendent à la radio l’appel du Général De Gaulle : « …La France a perdu une bataille mais la France n’a pas perdu la guerre !… Ils décident aussitôt de passer en Angleterre rejoindre la « France Libre ». Ils reprennent la route du Sud, espérant trouver Roger chez Jeanne et Ernest. Mais Roger n’est pas au rendez-vous. A partir du 24 juin, toute la longueur du littoral était occupée par les Allemands, ce qui rendait impossible une évasion par la mer. Un bateau anglais réussira encore le 27 à longer l’estuaire de la Gironde et à prendre à son bord les derniers rescapés de la division polonaise.

Pour mes parents, la solution la plus judicieuse paraissait donc de passer par l’Espagne pour arriver à Gibraltar. La France était coupée en deux. La zône libre était effervescente et les passeurs, anciens contrebandiers, commençaient déjà à faire traverser les Pyrénées à des groupes ou à des individus isolés. Josette pensait avec raison que, si son frère était vivant et en liberté, il voudrait certainement rejoindre De Gaulle avec eux , mais qu’il était empêché, pour des raisons de prudence, de leur donner signe de vie. Il se pouvait aussi qu’il pensât rendre plus de services sur le sol même de la France et fût déjà en clandestinité. Ils avaient demandé leurs visas pour l’Espagne, qu’ils comptaient traverser en voiture. Tout en les attendant, ils espéraient chaque jour voir arriver Roger ou au moins recevoir de ses nouvelles. Au bout de quelques semaines, ils commencèrent à se sentir fort inquiets. Ils en étaient réduits à essayer de deviner ce qui avait pu lui arriver. Il pouvait être mort ou prisonnier. En désespoir de cause, ils se décidèrent à partir sans lui, pensant qu’il fallait faire vite avant que l’étau se refermât sur eux..

Léon, dont l’espagnol était la langue maternelle, invita un vieux douanier à venir prendre un pot avec lui. Le douanier le dissuada de se hasarder avec sa voiture en Espagne: « -On va vous la voler. Les soldats ont besoin d’essence. Ne faites pas cette folie ». Ils décidèrent donc de vendre la Simca 1000 et de s’embarquer pour Oran à Port-Vendres en laissant à Jeanne l’adresse de la mère de Léon. L’Oranais était un département français. Léon avait fait ses études secondaires au Lycée d’Oran avant de partir étudier la médecine à Paris. Il avait là de nombreux amis et de la famille. A partir d’Oran, il pouvait emmener Josette à Casablanca chez sa mère. Dans trois longues lettres datant de 1985, mon père répond à mes questions : «…Les difficultés de tels voyages à cette époque étaient énormes. On ne pouvait faire un pas sans montrer patte blanche. Il y avait plusieurs frontières à traverser, ce qui représentait quantité de permis et d’attestations à obtenir. Les attentes de visas et autres papiers étaient interminables. Pour mémoire, le Maroc, était divisé en trois zônes. Au Sud, la plus grande était un protectorat français, avec la résidence du sultan, aujourd’hui roi, à Rabat. Au Nord, jouxtant cette zône, s’étendait la zône espagnole, ayant pour capitale Tetuan, berceau de ma famille ; enfin, à la pointe Nord, la toute petite zône internationale de Tanger, sur le point d’être annexée au Maroc espagnol. A Casa, sévissait le gouvernement de Vichy, bien décidé à empêcher les Français en général et les Juifs en particulier, de se joindre aux F.F.L. de De Gaulle. Les bateaux britanniques qui rapatriaient les fonctionnaires des Indes –le fameux défi, de Churchill- à la barbe des Allemands et malgré les sous-marins, les mines flottantes et les torpilles, faisaient escale à Tanger et à Gibraltar…»

C’est à Casablanca que leur parvient enfin une lettre de Roger. Mon père raconte : « …Dans sa lettre, il nous fait comprendre ses intentions à mots couverts et nous demande de revenir à Brantôme pour l’aider à les réaliser. Nous étions fous de joie, d’abord de le savoir vivant et ensuite de remarquer la similitude de nos idées sur ce qu’il fallait faire. Il y avait, en effet, des gens pour dire que quitter la France était une lâcheté. Tu n’ignores pas que nous tous, les Français libres, avons été déchus de la nationalité française par le gouvernement de Vichy en 1943. Ce n’est qu’après la guerre que notre patriotisme a été reconnu par la médaille des évadés.

« Nous avons donc décidé, Josette et moi, pour faciliter l’évasion de Roger, de rentrer en France, moi avec le motif de passer ma thèse de doctorat en médecine, puisque les nouvelles lois raciales ne me permettaient plus de me présenter à l’Internat, Josette me suivant… »

Les voici donc tous les trois revenus à Brantôme chez Jeanne et Ernest. La lettre de mon père continue : «… Arrivé à Brantôme, Roger qui, recherché par la Gestapo, ne pouvait plus le faire lui-même, charge Josette d’aller à Paris. Il lui confie des enveloppes mystérieuses qu’elle doit porter dans des boîtes à lettres et des instructions précises pour un certain nombre de contacts. Nous sommes en octobre 1940. A son retour, nous partons tous les trois pour Casa, à partir de Port-Vendres, comme la première fois. Ici, continue fièrement mon père, c’est le phénomène inverse qui se produit : en l’occurence, les Juifs qui aident les ‘ Goyim’2. Mon oncle ayant accepté de signer une déclaration comme quoi Roger habitait chez lui, il se trouvait officiellement domicilié à Casablanca. Nous passons par Oran et prenons le train pour Casa. Roger se loge donc chez mon oncle, Josette et moi chez ma mère, respectivement au 2ème et au 4ème étage du même immeuble, 75 Bld de la Gare.3

« Là encore, Roger prend des contacts. Lesquels, je ne sais pas. Il a toujours été cachotier, mystérieux et cloisonnait ses amitiés. Nous avons rencontré Edouard, son cousin germain, qui débarquait pour une escale de douze heures, d’un bateau en partance pour l’Extrême-Orient. Nous avons naturellement passé ce temps ensemble mais Roger n’a pas voulu qu’Edouard connaisse nos intentions. Ma famille ne les connaissait pas non plus, ni mes frères ni ma mère. La moindre indiscrétion pouvait nous faire emprisonner tous les trois et envoyer dans un camp près de Rabat. Les habitants juifs de Casa tenaient à ne pas se faire remarquer par les autorités françaises qui étaient pétainistes. Certains d’entre eux qui, par conformisme, cherchaient à se faire bien voir auprès des institutions reconnues, se déclaraient même ouvertement pour Vichy. Ainsi ce directeur de la banque de Oujda, désireux de ménager, en toute occasion, la chèvre et le chou, pensait qu’il ne fallait surtout pas prendre de risques inutiles, regardait nos agissements avec une certaine méfiance et refusait de nous avancer un sou. C’est mon oncle Abraham qui nous a aidés financièrement pendant tout notre séjour.

« Le même scénario qu’à Brantôme se déroule à Casa, à savoir que Josette, enceinte, est celle qui va voyager afin de nous ouvrir la voie. En raison de son état, on ne se méfie pas d’elle. Sous le prétexte officiel d’aller accoucher auprès de sa belle-sœur, Flor ma sœur, qui habitait Tanger, elle obtient facilement le visa espagnol nécessaire pour entrer au Maroc espagnol qu’il fallait traverser pour arriver à l’enclave internationale de Tanger. Elle est très bien reçue par ma famille qui lui facilite les contacts, tant anglais qu’espagnols …

… « Dans ce clan familial qui est le mien, continue mon père dans sa lettre, une partie avait pris parti pour la République espagnole, l’autre, la plus nombreuse, pour Franco. Un de mes cousins, Toledano, qui occupait une place importante au consulat d’Espagne, a été pressenti par mon beau-frère Isaac Cohen, le mari de Flor. Isaac présente également Josette au Consul d’Angleterre à qui elle parle de Roger. Elle a su profiter de ces entrevues pour influencer des gens éminents qui sont devenus, par la suite, de grands résistants. Toute la famille s’emploie à nous faire venir, Roger et moi, tant et si bien que je suis convoqué un beau jour au Consulat d’Espagne à Rabat pour recevoir aussitôt un magnifique tampon sur mon passeport français, m’autorisant à traverser la zône espagnole. J’aurais pu m’éviter tous ces tracas si j’avais consenti à faire usage de mon passeport vénézuélien4 mais je ne voulais aucun privilège dont n’aurait pu bénéficier Roger. Huit jours plus tard, le même phénomène se produit pour lui et en même temps pour deux autres Français, le père et le fils, qui se nommaient également Chevrier. Ils n’ont probablement pas encore compris à qui ou à quoi ils l’ont dû.. ».

 

A cette époque, le Comte de Paris résidait lui aussi à l’Hôtel Minzah de Tanger. Il était aviateur. Roger a énormément insisté pour le convaincre de s’engager incognito dans la France libre et conquérir un prestige qui eût peut-être, espérait-il, réussi à rétablir la royauté en France. Mais le Comte de Paris craignait de se retrouver dans une situation d’impopularité analogue à celle de Charles X rentrant d’exil. Il hésitait en outre à se mettre sous les ordres d’un « général rebelle ». Il fallut les lumières du Professeur Cassin pour que les Français se rendissent compte plus tard que l’illégalité était du côté de Pétain, non de De Gaulle. Mais à l’époque, beaucoup de gens se sentaient dans l’incertitude quant à la position de l’un et de l’autre. Une des choses qui avaient facilité l’option de Roger était la violente antipathie que ses parents, qui admiraient infiniment Foch et Joffre, avaient, dès la première guerre mondiale, éprouvé à l’encontre de Pétain. Celui-ci en effet, responsable autant que Nivelle des exécutions de mutins et de déserteurs, s’était réservé ensuite, auprès des « poilus » restants, un beau rôle de démagogue paternaliste. Mais la majorité des Français ne voyaient en lui que le héros de Verdun.

 

Reprenons le récit de mon père :…« S’étant mis en rapport avec le Consulat britannique, Roger est dès le 12 février 41, embarqué sur le petit bateau anglais, le « Rescue », qui faisait la navette entre Tanger et Gibraltar. Il représentait une recrue intéressante pour L’Intelligence Service en raison des réseaux de Résistance qu’il avait déjà planifiés en France dès juin 40 et de tous les contacts qu’il avait pris. Pour Josette, qui approchait la fin de sa grossesse et pour moi, les choses n’étaient pas si simples. Nous devions attendre la bonne volonté des Anglais. Les ordres de départ étaient écrits sur des petits bouts de papier glissés sous les portes de l’hôtel. Nous nous tenions en permanence prêts à partir. J’avais avec moi une caisse médicale pour parer à un accouchement prématuré. On attendait un groupe de Belges. Le matin même du jour fixé pour notre embarquement, l’annexion de la zône internationale par l’Espagne est officielle et les autorités espagnoles, pour marquer le coup, cernent le port dans le but de vérifier l’identité des passagers. Selon les accords passés entre Franco et Hitler, nous aurions tous dû être refoulés sur la France. Autrement dit, nous étions bons pour Drancy5. A ce moment, j’avise sur le port un vieil homme en costume traditionnel qui avait été serviteur chez mon grand-père. Je m’adresse à lui en Castellano viejo6 et me fais reconnaître : « le petit fils du grand rabbin Mozé Taurel ». Je lui demande ce qu’il fait là, il me dit qu’il est porteur. Je lui explique que la situation est très grave pour nous et qu’il faut aller prévenir mon cousin Toledano. Deux heures s’écoulent dans l’angoisse. Arrive une grosse voiture, battant le pavillon espagnol. C’est Toledano. D’un geste il fait embarquer les Français et les Anglais. Nous l’avions échappée belle…»

Le Juif avait sauvé les Goyim : signe avant-coureur des temps messianiques ?

 

Ce sera le dernier trajet du Rescue entre Tanger et Gibraltar.

 

Roger, parti de Gibraltar le 11 mars, débarqué à Gourock le 12 avril, engagé dès le 15, fut, le 10 mai, blessé lors d’un bombardement. René Cassin raconte le fait dans la brochure émue qu’il lui consacra à sa mort en 1954 : « … le signataire de ces lignes, qui, après l’avoir vu grandir à Paris, eut la joie de le recevoir dès le début de 1941 à Londres, parmi les premiers volontaires de la France libre …Incorporé dans les Forces Françaises cantonnées à Londres, (il) était bientôt blessé et choqué dans l’effroyable nuit du 10 au 11 mai 1941, où la caserne de Gower Street s’effondra, incendiée par les bombes de l’aviation allemandes… »7

 

soldier

 

Roger : « Soldier’s Service book » : engagement à Londres le 15/04/1941


Dans son livre: « Les hommes partis de rien »8, Cassin rajoute quelques détails supplémentaires: « …Peu après mon départ de la maison, quelqu’un frappa à la porte avec insistence. Dès qu’elle (ma femme) eût ouvert, un homme en uniforme français, porteur d’une valise et la tête bandée, pénétra aussitôt. Il s’affala par terre et s’évanouit. Ma femme reconnut, malgré le noir de fumée qui le défigurait, le malheureux Roger Chevrier, notre voisin de Paris, qui avait, dès l’automne 1940, rallié Gibraltar puis Londres. Engagé dans nos forces, il avait, de temps en temps, donné signe de vie. Et voilà que, blessé, chassé de son dépôt à moitié écroulé, il avait, dans sa détresse, pensé à notre maison amie. Il fut pansé, réconforté, installé sur mon lit de camp, enveloppé de couvertures et il s’endormit…pendant quarante heures consécutives, coupées seulement de brefs réveils pour absorber du bouillon... »9

« …Après quoi, continue René Cassin dans la brochure, il reprit son service… » Il ne pouvait plus espérer, en raison de sa blessure, outre ses poumons malades, rentrer de nouveau dans une unité militaire. « …Sa grande connaissance de la France et sa passion d’être utile lui valurent alors d’entrer dans l’équipe française de la radio dont il devint un des plus solides en même temps qu’un des plus modestes protagonistes… »

 

Il rentra donc à la B.B.C.10 dans le service de Jean Marin link  , son ami d’enfance, où il allait retrouver un autre ami, le fameux Maurice Schumann link  . Voici comment Jean Marin présente la constitution de l’équipe productrice et responsable du programme : « Les Français parlent aux Français »11 : « …Le 12 juin 1940, appelé à cette affectation par les autorités du gouvernement Paul Reynaud dont le sous-secrétaire d’Etat à la guerre est le général De Gaulle : Yves Morvan fait débuter pour sa part, à la radio française de Londres, « La Voix de la France » ; il prendra, en août 1940, le nom de guerre de Jean Marin et parlera tous les jours jusqu’au 1er septembre 1943. Entre le 18 et le 30 juin 1940 : Jean Oberlé, Pierre Maillaud qui, en août 1940, adoptera le pseudonyme de Pierre Bourdan, Jacques Brunius, Jacques Duchesnes, Pierre Lefèvre. Entre le 30 juin et le 31 décembre 1940 : Maurice Van Moppès, Jean-Paul Grinberg qui choisira le pseudonyme de Jean-Paul Granville et Frank Bauer link  . A l’été de 1941 : Roger Chevrier et Paul Bouchon. Au printemps de 1943 : Pierre Dac, Pierre Vacher-Desvernay, André Diamant-Berger, qui deviendra André Gillois. Quatorze volontaires français ; trois journalistes :Yves Morvan-Jean Marin (Le Journal), Pierre Maillaud-Pierre Bourdan (Agence Havas), Paul Bouchon (Le Journal) ; un dessinateur-journaliste : Jean Oberlé (Le Journal) ; un cinéaste, collaborateur de Jean Renoir : Jacques Brunius, devenu Jacques Borel ; un dessinateur, chroniqueur, antiquaire : Maurice Van Moppès ; un acteur, directeur de théâtre, professeur d’art dramatique à Londres :Jacques Duchesnes, pseudonyme de Michel Saint-Denis, neveu et collaborateur de Jacques Copeau ; un acteur-régisseur : Pierre Lefèvre ; un étudiant des Beaux-Arts : Frank Bauer ; un docteur en droit, secrétaire général d’une firme de construction automobile : Jean-Paul Grinberg-Jean-Paul Granville ; un historien-étudiant : Roger Chevrier ;un chansonnier : Pierre Dac ; un inspecteur des finances : Pierre Vacher-Desvernay ; un producteur de radio : Diamant-Berger. Maurice Schumann, journaliste de l’Agence Havas, porte-parole anonyme de la France Libre, arrivé à Londres le 29 juin 1940, commencera à parler dans le programme « Honneur et Patrie », précédant immédiatement le programme « Les Français parlent aux Français », au début de juillet ; il le fera pendant toute la guerre, à l’exception des quarante-cinq jours où il fut remplacé par Pierre Brossolette, parlant sous son propre nom, et des trois mois entre le débarquement et la libération de Paris où, officier de la Mission militaire de liaison administrative, il ne parla plus qu’incidemment, comme moi-même… »

 

Mes parents, quant à eux, n’arrivèrent à Gibraltar que le 17 mars 1941. C’est là que je suis née, le 22 avril. Gibraltar était à l’époque une base exclusivement militaire dont on avait évacué les civils pour la durée de la guerre. La population féminine de Gibraltar se réduisait donc à quelques infirmières. On attendait un grand convoi en provenance des Indes. Ma mère craignait d’avoir à accoucher à bord. Elle dut accoucher à l’hôpital militaire, ce qui ne valait guère mieux. Elle souffrit beaucoup et dut se relever aussitôt, l’embarquement devant avoir lieu huit jours plus tard. Les soldats anglais de la base et les volontaires français, extraordinairement émus par ma naissance, se cotisèrent pour m’offrir une petite croix de Lorraine en or, montée sur un losange découpé dans un cockpit d’avion, et me décorer ainsi du titre officiel de « premier bébé de la France libre ». La traversée dura vingt et un jours. Les navires du convoi, devant louvoyer et changer de direction pour essayer d’éviter mines flottantes et sous-marins, furent détournés jusqu’en Islande, ce qui n’empêcha pas deux d’entre eux de couler corps et biens. Ils parvinrent enfin à Greenock-Gourock en Ecosse.

 

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Ma croix de Lorraine, cadeau des soldats de l’hôpital militaire de Gibraltar à ma naissance, le 22 avril 1941 .

 

 

 

Dès leur arrivée, les nouveaux-venus étaient pris en charge par l’Intelligence Service qui les conduisait aussitôt dans une résidence surveillée, ceinturée de barbelés. Cela avait sur certains, sur ma mère en particulier, un effet particulièrement déprimant. La plus connue de ces résidences était appelée « Patriotic School », vraisemblablement une caserne désaffectée. Là, les hommes étaient séparés des femmes et les officiers des soldats. D’après mon père, qui en a conservé un fort mauvais souvenir, la nourriture se composait surtout de « porridge »12 à l’eau, de thé, de choux et de conserves. On leur faisait subir de nombreux interrogatoires et on enquêtait sur leur compte, afin d’éviter autant que possible l’infiltration d’agents ennemis. Ce séjour durait de huit à quinze jours, aux frais de l’Intelligence Service. Ensuite, les volontaires étaient relâchés et conduits immédiatement dans les services d’incorporation, Forces Françaises Libres, Forces Polonaises, Forces Norvégiennes, etc. Une fois incorporés, les formalités remplies, ils étaient enfin libérés et pouvaient toucher uniforme et solde militaire. « … Au passage, dit mon père, l’Intelligence Service ne manquait pas de nous vanter les avantages que les Forces Britanniques avaient sur les autres et faisaient des propositions intéressantes de grade aux personnalités telles qu’aviateurs, chimistes etc, pouvant apporter un élément important à l’armée anglaise… » Ce fut seulement en sortant de là que mes parents purent se réunir et retrouver Roger, grâce aux Cassin qui avaient appris leur arrivée à « Patriotic School ».

Enfin réunis, Roger, Léon, Josette et moi (« Une belle famille française » écrit René Cassin) nous installâmes dans un modeste cottage de Hamstead. au beau milieu de ce que l’on a appelé « le grand blitz13 de Londres », qui a duré jusqu’au mois de juillet 1941, suivi par le « petit blitz » jusqu’en fin 43, époque où ont commencé les V-1 et, au début de 1944, les V-2. Après la victoire de la bataille de Londres, le 15 septembre 1940, où les chasseurs britanniques, les Spitfire, ont réussi, en une série de duels, de « matches » vertigineux en plein ciel, que toute la population regardait, le nez en l’air en comptant les points, comme s’il s’agissait d’un match de cricket, à démanteler l’armada des bombardiers allemands, ceux-ci n’attaqueront plus que la nuit. Mais ce sera TOUTES LES NUITS, et, pendant la période de ce que l’on a appelé le « grand blitz » qui a duré huit mois, ce sera, sans interruption, vague après vague de bombardiers, de six heures du soir à sept heures du matin! Le « petit blitz », moins régulier, moins destructeur grâce au barrage de la D.C.A et des ballons protecteurs, ne sera pas moins éprouvant pour les nerfs. D’autant plus que les raids, absolument imprévisibles, peuvent survenir aussi à n’importe quel moment de la journée.

Mon père, Léon Coriat, après une courte formation militaire à Camberley, partit dès la fin du mois d’octobre 1941 pour la Palestine et la Syrie, où il fut successivement médecin auxiliaire, médecin aspirant, médecin sous-lieutenant et, enfin, médecin-chef lieutenant. A son retour en août 43, après deux années au Levant, il fut nommé à l’Etat-Major des Forces terrestres françaises en Grande Bretagne à Dolphin Square, médecin-chef de la Compagnie d’Etat-Major du Général Koenig avec laquelle il participera au débarquement des Alliés en juin 1944.

 

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Mon père à droite sur la photo


Il garda toujours depuis lors une certaine nostalgie de l’Orient. Il me racontait le désert, les nuits étoilées, les brusques floraisons du printemps, les ruines des châteaux de croisés (le krak des chevaliers en particulier) les norias actionnées par des ânes aveugles, les superbes voitures américaines traînées par des chameaux, les méchouis sous la tente, offerts par les sheikhs à l’hospitalité légendaire. Au nom de l’armée française, il organisait des dispensaires pour les Bédouins, essayant de leur enseigner quelques rudiments d’hygiène, s’indignant de voir des femmes, tout ornées de bijoux magnifiques, perdre progressivement la vue sous les épais voiles noirs qui les recouvraient de la tête jusqu’aux pieds. Il avait rapporté de là-bas de nombreuses photos, des bijoux, des soieries qui me faisaient rêver.

 

Josette, ma mère, avait pensé le rejoindre en sa qualité d’infirmière, mais comment prendre avec elle sa petite fille dans les dangers terribles d’un tel voyage – et comment ne pas la prendre ? Elle resta donc à Londres. Pendant la guerre, on procédait à une formation accélérée d’infirmières et d’assistantes sociales, que des infirmières diplômées comme ma mère, qui avait le grade de lieutenant, étaient chargées d’enseigner et d’inspecter. Dans le cours de l’année 42, elle tomba gravement malade –puis ce fut moi- et elle dut abandonner ses fonctions. Plus tard, en 1944, elle entra au B.C.R.A., dans les services civils du commandant Passy link  , (chef de service Georges Boris) où l’on dépouillait les dépêches secrètes venues du continent. Cette année-là, mon père revint de Syrie, mon oncle partit en mission et, lorsqu’en 1944, on évacua tous les enfants de Londres pour les protéger des V-1 et des V-2, je fus mise en pension dans une école installée dans une grande propriété de Gloucester où je dus, bon gré mal gré, apprendre l’anglais. J’avais trois ans. Je ne revis mes parents qu’un an plus tard lorsque mon père vint me chercher pour m’emmener à Paris, où je dus rapprendre le français que j’avais complètement oublié !

 

hamst.jpg

 

Ma mère et moi à Hamstead en 1942

 

Le « Livre d’or de la France combattante et résistante » est un grand album rouge édité en 1950 par les Editions Gloire, 65 Rue d’Amsterdam, Paris. L’exemplaire n° 236 porte en première page la mention suivante :

« CET EXEMPLAIRE A ETE IMPRIME pour Monsieur :

 

CHEVRIER Roger. Commandant F.F.L. Entre

dans la Résistance en 1940; est obligé de quitter

la France, étant recherché très activement par la

Gestapo. S’engage aux F.F.L. à Londres le 15

avril 1941 ; est blessé grièvement le 10 mai 1941

à Londres, lors d’un terrible bombardement. Est

détaché à la B.B.C. (Les Français parlent aux

Français) jusqu’en juillet 1943. Fait partie du

B.C.R.A. Est parachuté ; occupe sous les ordres

de M. Parodi la fonction de Secrétaire de la

Délégation Générale du Gouvernement provisoire

jusqu’à la Libération. Chevalier de la Légion d’

Honneur, Titulaire de la Croix de Guerre 39-45,

Cité à l’Ordre de l’Armée, Médaille de la

Résistance avec rosette, Médaille des évadés.

 

C’est au mois de juillet 1943 que Roger quitte la B.B.C., ayant reçu de la France Libre la mission de participer à l’organisation des services crées par le Conseil National de la Résistance de Jean Moulin link  . Celui-ci, travaillant à la coordination des réseaux de Résistance dans la zône sud, venait d’être arrêté. Brossolette link  avait réussi la mission parallèle dans la zône nord, permettant de réaliser la coordination générale des mouvements de Résistance sur l’ensemble du territoire en même temps que l’organisation du départ vers la France Libre du plus grand nombre possible de personnalités politiques et syndicales, selon le plan de liaison directe entre la zône occupée et Londres, plan établi par Christian Pineau link et Alexandre Parodi link   ; revenu à Londres, devenu pendant quelques semaines le porte-parole de la France Libre ; ayant reçu du Général De Gaulle la mission de préparer la succession de Jean Moulin à la présidence du Comité National de la Résistance ; reparti en France au mois de septembre, Pierre Brossolette était arrêté au début de février et mourait le 22 mars 1944.

Roger, élevé au grade de commandant, nommé secrétaire de la Délégation générale, adjoint de Parodi et envoyé en France, porteur de directives de Londres pour contribuer à organiser entre autres le soulèvement de Paris, et de sommes d’argent importantes afin d’aider les différents maquis, prenait donc là une succession illustre et dangereuse. Quelques mois auparavant, Josette se plaignait dans une lettre de ce qu’appliquant plus que jamais « ses méthodes d’isolement », il ne lui permît pas de voir ses amis à lui et qu’il évitât les siens. « Il n’est gentil dit-elle, qu’avec Françoise. Mais il a un caractère odieux… » En réalité, il préparait déjà en secret sa mission. Il ne se confiait jamais, pas plus à sa sœur qu’à ses meilleurs amis. Jean Marin raconte : « …Roger Chevrier, notre historien, nous dit, un jour de 1943, que l’asthme le fatiguait de plus en plus sous le climat britannique et qu’il avait décidé d’accepter la proposition de Pierre Bloch   , nommé secrétaire général à l’Intérieur, de venir travailler avec lui à Alger. Il nous quitta rapidement. Notre ami n’était pas parti pour l’Afrique du Nord mais pour une base d’Ecosse où il s’entraînait au parachutage nocturne… »

Une lettre émouvante, que nous avons reçue plusieurs années plus tard, à la mort de Roger, fait un peu de lumière sur cette époque de sa vie : « …Je connaissais son existence avant de l’avoir vu. Il était mon chef et c’est lui qui disposait du modeste agent de liaison que j’étais. C’est dans la cour de la Place Bauveau que je l’ai vu pour la première fois, nu-tête, modeste, gai, fraternel. Son épopée, je l’ai apprise par bribes, de sa bouche et je restai muet devant tant de simple héroïsme…Il me racontait son apprentissage de parachutiste : ‘-Chaque fois, disait-il, j’avais une peur atroce du vide qui s’ouvrait devant moi. Quand j’entendais le Go ! de l’instructeur anglais, ma peur cessait devant tous les soldats étrangers qui peut-être guettaient mes réactions. Et alors, je sautais.’ –Et vos poumons ? lui demandai-je. -‘Ca se passait à merveille’. Oui, à merveille, mais les multiples efforts que faisait De Man14 n’ont-ils pas aggravé son état ?…Je lui enviais son équilibre et sa modération. En toute occasion, il savait laisser gouverner la raison et agir le temps… »15 Pourtant Roger était impétueux, un être de passion comme sa sœur, et s’emportait souvent, tant dans sa vie intime que dans sa vie publique. Il se fit, après la guerre, par certains mots cinglants et défis inconsidérés, des ennemis mortels. Mais il savait, dans le cadre de ses responsabilités, garder la tête froide, non moins que les Anglais leur self control.

Les gens modestes, solitaires et secrets ne rendent pas la tâche aisée à leurs biographes ! Roger racontait de ses aventures les anecdotes qui lui semblaient devoir amuser ses interlocuteurs mais comme il n’était jamais question pour lui de se vanter ou même de s’étendre si peu que ce soit sur ses faits de guerre, il m’est difficile aujourd’hui de reconstituer ce qu’a pu être sa vie pendant toute la période qu’il a passée dans la clandestinité. Il a dû être parachuté deux ou trois fois. Il s’écoule en effet une période de huit mois entre le moment où il quitte la B.B.C. et celui où on le retrouve secrétaire de la Délégation générale à Paris. Or, son entraînement n’a pas duré plus de cinq mois. Les récits de ses aventures telles que les rapportent, d’une part Jean Marin, son meilleur ami et d’autre part son propre père, à quelques mois de distance, semblent faire état de deux atterrissages dans des circonstances très différentes.

Les avions qui faisaient la liaison entre la France Libre de Londres et les réseaux de Résistance étaient en général des « Lysander, légers et maniables qui pouvaient se poser sur un champ court à condition qu’il n’y eût ni trou ni fossé mais qui ne pouvaient transporter, en sus de leur pilote, que deux personnes et quelques sacs de courrier. L’équipe de réception faisait des signaux à l’aide de torches électriques qui limitaient l’aire d’atterrissage. Les lumières devaient être assez faibles pour ne pas alerter les Allemands. Il fallait donc un certain éclairage naturel, c’est pourquoi les opérations se faisaient en périodes de pleine lune 16» raconte Gilberte Brossolette. Je recueille quelques détails supplémentaires sous la plume du Commandant Chambert: «… Les parachutages d’armes et de matériel…annoncés par un message personnel de la B.B.C (du style :‘Joséphine a perdu ses petits souliers’ ou : ‘le gros adore le homard grillé’ ) étaient reçus sur des terrains secrets dont le balisage sommaire se faisait à l’aide de lampes de poche et selon des consignes minutieuses…A l’heure dite, l’avion arrivait, lâchait les « containers » de très bas (200 à 300 mètres) et il ne restait qu’à transporter ceux-ci en lieu sûr… »17

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Roger partant en excursion.


Mais il se produisait parfois des confusions.

Jean Marin raconte qu’à l’une des expéditions de Roger, les armes tombèrent là où on attendait Roger et lui « se retrouva seul en pleine campagne au soleil levant. Avisant au loin une belle demeure, il enterra son parachute et partit vers elle, décidé à jouer le tout pour le tout. Sur le perron, il pria le domestique de le conduire aussitôt auprès des maîtres de céans. Bientôt, la maîtresse de maison l’ayant rejoint dans la petite pièce où on l’avait fait attendre, Chevrier lui dit toute la vérité et lui demanda si elle pouvait l’aider à remonter vers Paris par le train. Sans répondre, la dame partit en courant et disparut vers le haut de la demeure d’où venaient des voix juvéniles. Un bon moment plus tard, notre ami, plus inquiet de minute en minute, vit revenir la châtelaine et l’entendit dire en le désignant, aux nombreux garçons et filles qui l’entouraient : ‘Mes enfants, voici notre premier parachutiste !’ Le lendemain, de bonne heure, il débarquait à la gare de Lyon comme il était prévu. Il allait franchir le tourniquet quand un officier de SS s’approcha vivement du contrôleur et, désignant Chevrier, dit : ‘ Celui-là, laissez-le moi’ Et il l’entraîna dans un bureau voisin. La porte refermée, l’officier de SS dit à Roger Chevrier : ‘ Maintenant, tu vas sortir par là ; les camarades t’attendent ; bonne route !’ C’était un Alsacien, volontaire de la France Libre, engagé dans les SS et qui assurait de son mieux le passage des clandestins des réseaux de la France Libre… »18

A la Libération, mes grands-parents sont à Paris. Sur un petit carnet relié de noir, trente feuillets couverts, recto et verso, d’une écriture minuscule, mon grand-père note minutieusement, jour par jour, la chronique de ce qu’il appelle « la Délivrance de Paris ». Le jeudi 31 août 1944, il écrit : « …Il nous est tout à coup apparu, accompagné d’un camarade. Il prit toutefois la précaution de nous envoyer en ambassadeur notre excellente concierge pour amortir le choc qu’aurait pu nous causer sa présence inopinée. Notre émotion n’en fut pas moins profonde : il y avait quatre ans et demi que nous ne l’avions pas vu. Nous ne savions pas exactement où il était et ne le pensions pas à Paris…

« …Il nous raconte être venu d’Angleterre il y a sept mois par avion et parachuté. Le point d’atterrissage était le voisinage d’un petit trou perdu de la Champagne pouilleuse. La descente se fit de nuit, bien entendu. Derrière lui, l’avion jeta au sol vingt-quatre caisses remplies d’armes. Des paysans étaient là qui attendaient et qui, dès que tout fut à terre, se mirent avec entrain à enfouir les caisses dans un bois. Puis ils emmenèrent Roger au village où, avec force précautions, ils l’introduisirent chez une vieille paysanne laquelle, à son tour, le fit entrer dans une pièce où se trouvait…Mr le Curé ! Accueil émouvant du brave abbé qui l’embrasse avec effusion, lui fait faire un bon repas réconfortant et le fait coucher.

« Le lendemain, la voiture d’un charcutier vient chercher un cochon qu’on avait tué. En réalité, le cochon était Roger que, pour donner le change, l’on enfouit sous des linges maculés de sang ! Et le voilà parti, à quelques kilomètres ou lieues de là à destination d’un magnifique château qui offre cette particularité d’avoir un abri secret ayant servi, pendant la Révolution, à cacher des émigrés ! Il couche à proximité de l’abri de façon à pouvoir s’y réfugier au premier signal. Des provisions de bouche l’y attendent pour une dizaine de jours.

« Ce n’est plus dans une voiture de charcutier qu’il quitte le château mais dans celle d’un charbonnier. Il sera enfin amené à prendre une troisième voiture.

« Cependant, les Allemands qui occupent la région et qui, l’avant-veille, ont entendu l’avion anglais, ont compris qu’il a dû débarquer quelqu’un et font des rondes et des patrouilles un peu partout. A un moment donné, Roger voit de loin sur la route trois barrages de gendarmes français. Nul doute qu’ils sont là pour l’arrêter ! Or, non seulement ils le laissent passer mais ils se mettent au garde-à-vous et le saluent militairement. Ils étaient de mèche !

« Enfin il arrive en ville où il prend le train pour Paris. Il va passer sept mois dans nos murs, sous différents noms, changeant constamment de domicile, risquant plusieurs fois d’être pris. Ces jours-ci, il se battra et aura le plaisir de faire des prisonniers. Au cours de ces sept mois, il eut plusieurs fois l’occasion de passer sous nos fenêtres. Quelle tentation de monter nous surprendre et nous embrasser ! Mais il dut s’abstenir, ce qui fut pour lui une des plus cruelles épreuves qu’il eut à subir… »

 

Dans le cadre de ses activités, Roger, chargé de veiller à la distribution d’argent et d’armements aux divers maquis, se déplaçait dans le pays tout entier. Il arriva une autre fois –c’était mon anecdote préférée lorsque j’étais enfant- que, n’ayant pas trouvé au rendez-vous ceux qu’il était censé rencontrer, il se retrouva seul en pleine campagne. De deux choses l’une : ou on avait essayé de l’attirer dans un piège ou les hommes du maquis avec lesquels il avait rendez-vous venaient eux-mêmes d’être pris. Il s’agissait donc pour lui, détenteur de papiers compromettants et d’une grosse somme d’argent, de se cacher le mieux possible et de s’éloigner au plus vite. Tout autre que lui se fût perdu. Pas lui : en plus d’une remarquable connaissance du pays, il avait « le sens de l’orientation » et pouvait renifler la direction du nord, infailliblement, comme un animal. Il se mit donc en marche, prudemment, se cachant de jour et marchant de nuit. Au bout de trente-six heures, affamé, il arriva à proximité d’un couvent. Il sonna et demanda à la sœur tourière de lui permettre de parler à la mère supérieure. Celle-ci, en le voyant, s’exclama : « D’où venez-vous, mon fils ? » Il répondit du tac au tac : « Je viens du ciel, ma mère ! » Comme les Dominicaines de Malétroit en Bretagne qui, malgré la rigueur de leur règle monastique, selon laquelle nul ne doit franchir les portes de leur demeure, donnaient asile à des résistants et cachaient jusque dans leur retraite inviolable de nombreux parachutistes alliés recherchés par la Feldgendarmerie19, ces religieuses le nourrirent, le soignèrent comme un coq en pâte et organisèrent son retour à Paris dans une charrette remplie, celle-là, de foin.

 

Je me souviens d’un jour dans les années 50, où Roger, toujours malade, nous raconta au déjeuner avoir fait de l’ordre toute la matinée dans ses papiers. Il en avait jeté ou brûlé une bonne quantité. Sans doute, bien que trop pudique pour en parler, se préparait-il à mourir. Mais il y avait un paquet de lettres qu’il n’avait pas eu, avoua-t-il, le courage de détruire et dont il décida apparemment de confier le dossier à la postérité (moi en l’occurrence, plus de cinquante ans plus tard !) comme on jette une bouteille à la mer. Tapées à la machine sur papier-pelure ultra-fin, presque transparent, il s’agit de la correspondance entre la Délégation générale dont il était un des trésoriers, les maquis auxquels il était chargé de distribuer l’argent et qui réclamaient à cor et à cris les fonds qui leur avaient été promis ainsi que les agents de liaison, plus ou moins adroits, plus ou moins efficaces, plus ou moins honnêtes, ceux qu’il fallait encourager, ceux dont on devait se défier, ceux enfin qui, ayant révélé l’adresse clandestine, avait provoqué de désastreuses descentes de police: il y avait des complices dans la police française de sorte que l’on put en quelques occasions, récupérer des papiers et même des fonds mais il n’y en avait pas dans la Gestapo et certains copains le payèrent de leur vie. Alors que son ordre de mission officiel est daté du mois d’avril, nombre de ces lettres, annotées en marge au crayon bleu, apparemment par lui d’après l’écriture, datent des mois précédents, la plus ancienne du mois de janvier. Les pseudonymes employés ne me donnent que fort peu d’indications : certains sont géométriques : Hypothénuse, Triangle, Cercle, Polygone, Carré (les deux derniers appartenant à l’extraordinaire réseau des PTT) ; d’autres littéraires, principalement puisés chez Molière: Arnulfe, Oronte (Roland Pré  link , un des collaborateurs de Parodi) Géronte (si c’est Roger qui a choisi ces pseudonymes, je le reconnais bien là !); d’autres enfin me sont connus par les Editions de Minuit –comme François-la-Colère, qui recouvre le nom d’Aragon. Certains chefs de maquis semblent dédaigner de prendre un faux nom, comme La Tour du Pin, que je ne connaissais jusqu’à ce jour que comme poète et dont je trouve avec amusement une lettre indignée par les lenteurs administratives de la Délégation.

 

Un détail affectait particulièrement la petite fille impressionnable et romanesque que j’étais: les chargés de mission dans la France occupée étaient munis d’une pilule de cyanure à l’effet foudroyant afin de ne pas avoir à subir la torture s’ils étaient pris et ne pas risquer de révéler leurs secrets. Brossolette avait dissimulé la sienne dans le chaton d’une chevalière. Ayant dû se dessaisir de celle-ci à l’entrée de la prison, il s’était trouvé démuni. Roger avait trouvé le moyen d’introduire la sienne, dont le revêtement était parfaitement imperméable, dans une dent creuse afin de l’avoir toujours à sa portée et pouvoir l’utiliser dans l’instant. J’adorais qu’il me racontât ses aventures. Cet homme que j’ai connu gros et malade, prématurément vieilli, poussif, déprimé, bougon, avait pour moi seule toutes les patiences, retrouvait son rire, ses saillies pleines d’humour, son intérêt pour les livres d’aventures de son enfance qu’il était impatient de me voir lire, curieux de mes réactions. Je le regardais comme on regarde un héros. Il m’expliquait le plus sérieusement du monde comment brûler un papier de manière à ce qu’il s’enflamme d’un seul coup et soit irrécupérable par un ennemi, même rapide, comment apprendre par cœur le plus possible de détails plutôt que d’avoir à rouler en boulettes et avaler des papiers compromettants, comment développer sa mémoire de manière à n’avoir à lire une page qu’une fois ou deux pour la fixer indélébilement dans l’esprit, comment reconnaître le Nord et retrouver sa direction dans une forêt…

 

Août 1944 : la libération de Paris. Pierre Bourget dans son livre: « Paris, année 44 : occupation, libération, épuration »20,où il raconte ce qu’il appelle « les sept glorieuses » jour par jour et pratiquement heure par heure, cite in extenso un texte écrit par Gus, que celui-ci m’avait déjà remis en main propre à sa visite à Jérusalem, texte où il raconte avec son humour habituel, les péripéties de la libération du Ministère de l’Intérieur sous la direction de Roger ainsi que les courses aventureuses dans Paris pour commander et aller chercher les affiches de l’ordre du jour, les tracts à distribuer et autre matériel d’information. Je retiens deux extraits particulièrement savoureux : « … Roger prend la direction du ministère. Il m’envoie chercher du linge et un nécessaire de toilette car nous allons passer la nuit Place Beauvau. Dîner servi au premier étage par le maître d’hôtel. Roger couche dans la chambre à la tapisserie. Scène représentant un exode en armes ou un combat sous l’œil de Dieu-le-Père, dardant des rayons sur cette scène antique de sa fenêtre de nuages ; au premier plan à droite, un homme tombé sur le dos, les bras levés. A la place de sa tête, sous le casque romain, on a collé une tête de Pétain découpée sur une affiche. Avec Roger nous prenons une douche ensemble dans la baignoire du ministre. Tous nus dans des fauteuils, nous fumons béatement. Roger : ‘Si demain je redevenais simple soldat de première classe, j’estimerais quand même que, par cette journée de pro-consulat, j’ai été payé !’…

« Roger est parti avec le fusil que Marceau lui a prêté : ‘Si on demande Monsieur De Man au téléphone, dites qu’il se trouve aux Champs-Elysées, troisième bosquet à gauche !… »

L’humour ne doit pas atténuer le fait que, comme le dit Cassin, « …Il vécut les derniers mois précédant la Libération dans les conditions les plus dangereuses pour l’accomplissement des missions de confiance les plus importantes… »

 

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Carte d’identité d’officier de mon père (Forces Françaises combattantes) 1943

 

Mon père a débarqué en France comme médecin-chef de la Compagnie de l’Etat-major du Général Koenig link   vers, me dit-il, le 20 juin 1944. Ma mère, qui travaillait toujours aux services secrets, n’est arrivée à Paris qu’à la fin du mois d’août. C’est seulement en mai 1945, Paris étant plus tranquille, que mon père est venu me chercher à Gloucester.

« …Je retrouve Roger en juin 1944 à Paris » raconte-t-il. « C’est un personnage important, entouré d’une cour de fidèles, siégeant d’abord dans un superbe hôtel du Faubourg Saint Honoré, ancienne propriété d’un des Rothschild, aujourd’hui siège du C.N.A.C (Centre National d’Art Contemporain) sis 8 rue Berryer. Le service de table et le ménage étaient assurés par des prisonnières de guerre allemandes (les ‘souris grises’) fort bien traitées. Par la suite, ce siège a été transféré rue Ballu. Un poste de préfet régional lui a été offert, qu’il a refusé. Il préférait une politique plus active et il est devenu le chef de cabinet du ministre Parodi, affecté à l’aide sociale où il s’est montré particulièrement efficace. Mais Roger s’apercevait déjà que le grand élan de la Résistance s’épuisait en faveur des intérêts privés, ce qui le décevait. Il en parlait beaucoup à la fin de 44 et en 45… »

 

Pour conclure, je laisse la parole au Professeur Cassin : « …Le 18 décembre 1954, s’est éteint avec sérénité Roger Chevrier dont le cœur avait été si souvent la source d’anxiétés physiques que, cette fois encore, notre ami, soutenu par son beau-frère, le Docteur Coriat, avait espéré pouvoir surmonter le mal qui l’étreignait. Mais le destin l’avait mystérieusement préparé pour le passage final. Dans les trois jours précédant sa fin, Chevrier avait eu la joie de prendre une collation fraternelle avec le Général De Gaulle et douze camarades résistants, membres de la Délégation générale du Gouvernement provisoire de la République au moment de la Libération de Paris : quelques heures après, il retrouvait chez sa sœur Josette un petit groupe de Français Libres et d’amis sûrs avec lesquels il évoqua les grandes heures de Londres.

« Il eût été injuste que notre camarade quittât le Quartier Latin où s’était écoulée toute sa vie à l’ombre du Panthéon sans recevoir sur le parvis de l’admirable Saint-Etienne-du-Mont l’adieu de ses amis hâtivement convoqués un matin lugubre de deuil et de froid. Tous étaient là, consternés et, après le service religieux, écoutèrent avec émotion les paroles de trois des leurs choisis par la famille : Le Professeur Lambrault, ami de tout temps du défunt, ; l’ambassadeur Alexandre Parodi, ancien Délégué général du Général De Gaulle à Paris, qui eut Roger Chevrier come adjoint durant les mois décisifs de 1944 ; enfin, le signataire de ces lignes…

« Il demeura à son poste tant que cela fut nécessaire. Mais sitôt les hostilités terminées par la Victoire, il s’effaça avec un désintéressement et une simplicité dignes de son passé…Il consacra désormais toutes ses forces à ses vieux parents…

« Il n’avait que quarante-cinq ans. Il n’avait jamais eu d’autre toit que la maison du Boulevard Saint-Michel où il était né et où je l’ai connu, garçonnet, puis étudiant, homme adulte et enfin grand malade –mais toujours bon Français ! C’est que la flamme de l’idéal brûlait en lui. Il était fidèle aux siens et à ses amis, secourable à autrui. Il n’a jamais renié ce pour quoi il avait offert sa vie à la France. Dans ses yeux, battus par la souffrance physique, a brillé jusqu’au bout la fierté des saintes choses faites …»

 

 

 

 

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1945 : l’arrivée à Paris. Ma mère est photographiée ici avec le frère aîné de mon père, Zak (Isaac) Coriat, interprète (anglais, espagnol, arabe et français) dans la IIème D.B. du Général Leclerc, qu’il avait rejoint en 1942 à partir de l’Afrique du Nord.

 

 

Notes :

1 René Cassin : « Roger Chevrier, dit De Man » brochure éditée par l’ Association des Français libres.Paris Décembre 1954. Article publié dans la revue de la France libre (n°75) en février 1955.

2 Mon père était juif. Ma mère, de famille catholique et née à Paris, dans le Cinquième arrondissement, s’était convertie au judaïsme avant leur mariage, en mars 1940, plus par identification héroïque (certains ne se sont pas fait faute de lui dire « don-quichottesque ») avec le peuple juif persécuté que par conviction religieuse. Réciproquement, mon père avait fait une demande de naturalisation française en 1939, l’avait maintenue malgré la déclaration de guerre et s’était porté volontaire à l’armée en sa qualité de médecin.

Roger, athée, était cependant considéré comme catholique par les autorités.

3 Mes parents et Roger étaient tous les trois titulaires de la médaille des évadés.

4 Mon père était né à Caracas. Sa mère était revenue en Afrique du Nord à la mort de son mari.

5 Drancy, Gurs, Rivesaltes, Les Milles : camps de transit en France d’où partaient des convois pour les camps de Pologne et d’Allemagne.

6 « Vieux Castillan » : parlée pendant cinq cents ans par les Juifs du Maroc espagnol, cette langue est demeurée celle de Cervantes, à la différence des autres catégories de Judéo-Espagnol et de Ladino en usage dans le reste du Maroc et en Turquie.

7 René Cassin: “Roger Chevrier, dit Deman” cité note 2

8 René Cassin: “Les hommes partis de rien » (le réveil de la France abattue) Plon 1975

9 René Cassin: “Les hommes partis de rien » cité note 8

10 B.B.C : British Broadcasting Coorporation.

11 Jean Marin: “Petit bois pour un grand feu”(mémoires) Fayard 1994

12 Bouillie de flacons d’avoine cuite à l’eau ou au lait.

13 Blitz : bombardement aérien

14 Nom de guerre de Roger dans la Résistance. (C’était avant la guerre le nom d’un homme politique belge qui a collaboré par la suite. Pourquoi Roger avait-il choisi ce nom ? Je ne le saurai sans doute jamais !)

15 Lettre écrite par Léon Fail le 21 décembre 1954

16 “Il s’appelait Pierre Brossolette” par Gilberte Brossolette. Albin Michel 1976.

17 “Dans le maquis Breton avec ceux de l’O.R.A.” ouvrage réalisé sous la direction du Commandant Chambert avec la collaboration de Gus et de Georges Heymann et achevé d’imprimer le 14 oct. 1946 sur les presses de l’imprimerie E.Desfossés-Néogravure à Paris. L’ O.R.A : Organisation de Résistance de l’Armée, comprenait des régiments entiers entrés dans la clandestinité.

18 Jean Marin. opus cité

19 “Dans le maquis Breton, avec ceux de l’O.R.A” opus cité

20 Edition Plon 1984.

 

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