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Tereska Torrès : "Toutes les filles avaient ce sentiment de patriotisme"

12 Juin 2011 , Rédigé par francaislibres.over-blog.com Publié dans #La France Libre

 

Tereska Torrès link   : "Toutes les filles avaient ce sentiment de patriotisme"

Une interview du "MONDE" link

 

"

 Il y a soixante et onze ans, après l'appel du général de Gaulle, vous avez décidé de partir pour Londres.

Je n'ai pas entendu l'appel, je passais mon bac à Bayonne. On m'a parlé de ce général qui refusait la défaite. Alors, partir pour le rejoindre était évident. Mon père m'avait montré l'exemple en s'engageant dans l'armée polonaise dès 1939. Juif, il était converti au catholicisme depuis 1919, par conviction. Il pensait que le Messie attendu par les juifs était arrivé. Mais il estimait qu'il demeurait aussi juif et devait combattre Hitler. J'avais l'exemple de ce père, et aussi un très grand amour pour la France, je dirai même une adoration. A 7 ans, j'ai demandé à mes parents de mettre un drapeau français au-dessus de mon lit.

Mes parents étaient restés polonais, moi j'étais française parce que née en France. Mais ils m'ont élevée dans l'amour de la France. Je n'avais pas la double nationalité. Quand j'ai vécu aux Etats-Unis, pendant huit ans, je n'ai pas non plus pris la nationalité américaine. Je ne me suis jamais sentie américaine. Je suis française. Je ne pouvais pas supporter l'idée que les Français abandonnent la guerre.

De votre engagement est né notamment ce roman, "Jeunes femmes en uniforme" (Phébus, 192 p., 17 euros). Il n'avait jamais été publié en français, mais seulement en anglais, aux Etats-Unis, en 1951. Pourquoi ?

Mon mari, l'écrivain Meyer Levin, était américain et je vivais alors aux Etats-Unis. C'est lui qui a voulu qu'il soit publié. Le livre a eu du succès, mais à mes yeux pour de mauvaises raisons. Le manuscrit avait choqué. On m'a obligée à rajouter un personnage moralisateur, qui devait critiquer ce que faisaient ces jeunes femmes. Bien qu'ayant tout quitté pour servir leur pays, la France, elles avaient des sentiments, des histoires d'amour, des aventures.

Ce livre, je ne l'aimais pas vraiment. Meyer, auquel je racontais toutes mes histoires à la caserne pendant cette guerre, m'avait incitée à l'écrire. J'écrivais depuis l'âge de 9 ans un journal - la partie 1939-1945 a été publiée il y a quelques années -, mais Meyer n'avait pas vu mon journal. Personne ne l'avait vu. Le roman a été tiré à 200 000 exemplaires, ce qui me paraissait incroyable. Lorsque mon éditeur, Phébus, m'a poussé à le publier en français, je l'ai refait. J'avais perdu le manuscrit d'origine, je n'avais plus que la traduction en anglais, et je ne voulais plus du personnage moralisateur qu'on avait rajouté.

Vous avez prêté à divers personnages des événements ou des pensées qui vous appartenaient. Une de ces jeunes femmes, Ursula, a triché sur son âge pour pouvoir s'engager. Et vous ?

Non, j'avais 18 ans. Ursula  link  est un personnage réel, la petite-fille de l'anarchiste Pierre Kropotkine. Mais je ne me souvenais plus de son prénom, alors je l'ai appelée Ursula. Et je lui ai inventé une histoire avec un homme qui était en fait dans l'armée polonaise avec mon père. Elle avait, dans la réalité, une histoire d'amour avec un homme, dont elle était enceinte. Il a été tué au moment du Débarquement. Alors elle s'est suicidée, comme je le dis dans mon roman et dans mon journal de guerre.

Quand ce journal, Une Française libre, a été publié, j'ai reçu une lettre d'une femme me disant qu'elle avait, elle aussi, bien connu Piera Kropotkine - c'est ainsi que j'ai retrouvé son prénom - et me remerciait d'en avoir parlé. Un homme aussi m'a écrit, disant que c'était le premier témoignage qu'il lisait sur Piera.

Il y a dans le roman, comme dans le journal, un autre personnage étonnant, une femme très libre, Bella...

Là, je n'ai rien inventé. Mais je n'ai pas donné son véritable nom, Rachel Windsor link   . Son mari, britannique, était dans la Royal Air Force. Pour nous elle était vieille, 35 ans au moins, et elle connaissait la vie. Après la publication de mon journal de guerre, je l'ai rencontrée, et elle m'a fait une scène, me demandant comment j'avais osé écrire une chose pareille... J'attendais, pensant qu'elle allait me reprocher d'avoir dit qu'elle était alcoolique ou qu'elle avait des relations amoureuses avec des femmes. Pas du tout. Elle était furieuse parce que j'avais précisé qu'on voyait ses premiers cheveux blancs...

Vous évoquez un émissaire polonais venu alerter sur la tragédie qui se jouait en Pologne, était-ce Ian Karski ?

Oui bien sûr, je pensais à lui.

Dans la réalité, comment avez-vous réussi à rejoindre Londres ?

Nous étions, mes grands-parents, mes cousins, ma mère et moi, réfugiés à Saint-Jean-de-Luz. On nous a dit qu'il fallait quitter la France, parce que nous étions juifs et que ça devenait trop dangereux. C'est à ce moment-là que j'ai appris qu'un général, à Londres, voulait continuer la guerre. J'ai annoncé à ma famille que j'allais partir pour m'engager auprès de lui. Cela a été un tollé, mes grands-parents me reprochant d'abandonner ma mère alors qu'on ne savait pas où était mon père.

Le consul du Portugal à Bayonne donnait des visas à ceux qui voulaient quitter le pays. Mon cousin a obtenu des visas pour toute la famille. Je suis donc partie au Portugal. Là-bas, je suis allée à l'ambassade britannique et j'ai demandé un visa. Entre-temps on avait appris que mon père était en Ecosse et s'inquiétait pour nous. Ma mère a donc pu elle aussi avoir un visa. Nous avons rejoint Londres toutes les deux. Quelques jours après, j'ai vu l'annonce disant que les femmes pouvaient s'engager. Je me suis engagée tout de suite. On me demande souvent pourquoi. Je ne sais pas répondre. C'était évident. Comment pouvait-on faire autre chose que s'engager ?

Vous n'étiez pourtant pas nombreuses ni nombreux.

Mais toutes les filles qui étaient avec moi et que j'évoque dans le roman avaient ce même sentiment de patriotisme. En outre, pour les jeunes filles que nous étions à l'époque, qui avaient, pour certaines, eu une éducation stricte ou, comme moi, sortaient d'institutions religieuses, il y avait un sentiment d'indépendance et de liberté.

Le journal que vous tenez encore, où est-il ?

Je l'envoie chaque année, plusieurs fois par an, à l'université de Boston. Je n'ai accepté de publier que les années de guerre. Le reste, pour l'heure soixante cahiers, ne sera accessible que trente ans après ma mort. Je suis inflexible là-dessus. Je me souviens de la première phrase : "Aujourd'hui j'ai 9 ans et je commence mon journal." Je ne le fais pas tous les jours. Je ne pensais pas devenir écrivain mais je vivais dans un milieu où tout le monde écrivait, ou peignait, un milieu d'artistes et d'intellectuels.

Dans un entretien, il y a quelques années, vous disiez : "Je suis gaulliste mais pas pratiquante"...

Cela veut dire que je n'appartiens pas à un parti gaulliste. La seule chose que je fasse est porter ma médaille de la France libre, le ruban.

Y a-t-il encore un esprit gaulliste dans la politique de ce pays ?

Dans la politique, je n'en sais rien. Il y a un petit groupe de survivants qui ont 90 ans... Certains, ou plutôt une certaine personne, engagée plus tard que moi, donc n'ayant pas la même expérience, a trouvé mon livre trop physique...

Pensez-vous que des jeunes femmes, aujourd'hui, pourraient faire ce que vous avez fait ?

Dans les pays occidentaux ? Tout a tellement changé. Les filles de 18 ans auraient-elles ce même intérêt pour la France, un tel amour ? Si peu de gens ont ce patriotisme. Aujourd'hui, être patriote, c'est mal vu. En revanche, dans d'autres pays, on le voit bien depuis ce "printemps arabe", les femmes ont envie de s'engager, de montrer leurs convictions, de défendre leur pays et leur liberté.

 

Josyane Savigneau (Controverse) Article paru dans l'édition du 11.06.11

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