Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de francaislibres.over-blog.com

ROBIN DES VIGNES, par André Voisin

5 Février 2011 , Rédigé par francaislibres.over-blog.com Publié dans #1ere DFL

Extrait de "Un seul pied sur la terre" de André Voisin, illustrations de Luc-Marie Bayle, Mirambeau et Cie editeur -1946 :

 

 

ROBIN DES VIGNES

 

 

rfm.JPG


Robin était clairon au 3e escadron. Suivant l'une des grandes coutumes de la marine, il était aussi coiffeur et ivrogne invétéré.

Sa figure rouge aux veines claquées en disait long sur son amour de la bouteille. C'était, du reste, une figure sans âge ; quand il était ivre, sa figure se colorait et on lui donnait trente ans ; quand, par miracle, il était à jeun, ses joues prenaient un reflet gris très curieux et on lui en donnait plus (3e cinquante. 11 avait une manière lente de parler ; ses mots ne venaient qu'avec difficulté, de sorte qu'on ne savait jamais trop s'il était ivre ou pas, ce qui. du reste, menait à de graves malentendus. Un jour, le Commandant voulut se faire couper les cheveux et appela Robin : « Tu n'es pas saoul,

biniou ? » — « Non, Commandant. » Le Commandant le regarda bien en face et l'examen lui ayant paru satisfaisant, le pria de commencer. Tout sembla d'abord bien aller, malgré quelques renvois inquiétants qui sifflèrent sur le sommet du crâne du Commandant. Mais, Robin eut beau s'accrocher : ciseaux et tondeuse allaient de plus en plus de travers et, tout à coup, Robin s'arrêta : « Commandant, je suis un honnête homme ; je vous ai... je vous ai menti ; je suis vraiment trop bourré pour pouvoir continuer », et Robin sortit en chancelant, poursuivi par les hurlements de fureur du Commandant. Celui-ci dut rester deux jours la tête singulièrement dissymétrique avant de pouvoir aller à l'arrière faire finir sa coupe de cheveux par le coiffeur du P.C. Depuis cet inoubliable incident, personne, officier ou simple marin, n'accepta de se faire couper les cheveux par Robin.

Un autre sujet d'amusement et de scandale était la manière dont Robin jouait de son clairon. II faut reconnaître que c'était un biniou de première force, mais, bien entendu, à condition qu'il ne fût pas ivre. Comme son état normal était d'être dans les vignes du Seigneur, on entendait de beaux couacs et de belles fantaisies quand il soufflait dans sa trompette. Un jour il sonnait la soupe pour l'appel,ou l'extinction des feux pour le branle-bas. Les heures auxquelles il sonnait, du reste, le branle-bas ou l'appel, étaient des plus anormales. D'autres fois, il commençait une sonnerie et, étouffé par les vapeurs de l'alcool, s'arrêtait net, ne pouvant continuer. Certains jours, au contraire, les dites vapeurs réchauffaient tellement qu'il ne pouvait plus s'arrêter de souffler dans son clairon ! Le départ de Sermersheim est resté célèbre : Robin sonna l'appareillage ; il le sonna même d'une manière tellement appliquée que, quand la colonne s'ébranla, il continuait encore à sonner, malgré les ordres de cesser du Commandant. Quand, une heure plus tard, on arriva à Sélestat, notre biniou soufflait toujours.

Bien entendu, cela valait à notre clairon, surnommé, à juste titre, par l'escadron, « Robin des Vignes », des jours et des jours de prison. Mais rien n'y faisait, il était incorrigible ! Il faut ajouter, du reste, qu'il n'était pas entièrement responsable de toutes ces fantaisies. Ses camarades l'y aidaient fortement: d'abord, en le poussant à boire, ensuite en lui faisant des blagues pendables. La plus courante consistait à lui chiper son clairon, de sorte qu'au moment de sonner le branle-bas, le malheureux biniou ne trouvait plus son instrument. Les copains dormaient, une heure de plus et lebiniou avait vingt jours de prison de plus. Ou bien, un marin qui savait jouer un peu du clairon lui raflait son instrument et, vers quatre heures du matin, sonnait le branle-bas ; on ne savait jamais qui était le plaisantin et l'équipage voulait casser la figure au malheureux Robin dont personne ne croyait l'histoire, pourtant vraie cent pour cent.

Un autre matin, la sonnerie du branle-bas ne fut qu'un étrange mélange de couacs. L'officier de service, furieux, appela Robin :« Tu étais encore bourré, n'est-ce pas ? » — « Non, Lieutenant, c'était mon clairon qui était bourré !» - - « Comme qui dirait : Ce n'est pas moi qui ai volé, c'est ma main ! » - « Non, Lieutenant, je vous assure, c'était mon clairon qui était bourré, pas moi ! » •— « Allons, biniou, cesse de te ficher de moi, ou je vais t'envoyer au gnouf. » -- « Lieutenant, je vous assure, c'était mon clairon qui était bourré : les copains l'avaient rempli avec des chiffons ! »

Pauvre biniou, victime de l'alcool et des camarades ! Mais tout le monde n'était pas en mesure de se moquer ainsi de lui et on apprit avec admiration la manière digne et vraiment tout à fait grand seigneur dont il se conduisait avec sa femme. Un jour qu'il était planton au bureau, il était assis tranquillement dans un

fauteuil, lisant sa correspondance, tout en se chauffant au soleil. L'officier de service l'appela quatre ou cinq fois sans que Robin entendit. Le lieutenant, énervé, sortit du bureau et trouva Robin absorbé dans sa lecture : « Vraiment, ta correspondance doit être bien intéressante pour te rendre sourd à ce point, biniou !» — « Oui, lieutenant, c'est de ma femme... tenez, vous pouvez lire. » L'officier eut beau dire que ça ne l'intéressait pas et ne le regardait pas, Robin lui mit la lettre sous le nez et le Lieutenant, malgré lui, lut en tête au lieu du « Chéri » ou du « Mon cher petit » auquel on pouvait s'attendre, le mot « Salaud » qui se détachait tout seul et bien en tête. Inté­ressé par ce début si original et inattendu, l'officier ne put s'empêcher de lire les premiè­res lignes et fut vraiment abasourdi : « Salaud, tu m'as fait mettre en tôle avant de partir et je ne l'oublierai pas... » L'officier s'en arrêta, interloqué. « Elle t'avait volé ?» - - « Non, lieutenant, mais je me suis arrangé: j'ai trouvé cela plus sûr pour qu'elle ne me trompe pas ! » Et tout le monde parla longtemps de ce sacré biniou qui prenait les prisons pour des cein­tures de chasteté et l'Etat pour un eunuque ! Toutes ces fantaisies et ces aventures avaient rendu le biniou célèbre. Malgré tout, un grand buveur est chose tellement courante aux fusiliers-marins que cela n'aurait pas suffi à en l'aire un personnage de cette importance. Mais Robin avait un titre de gloire, unique du reste au 1er Régiment de fusiliers-marins : II avait été avec l'Amiral Ronarch', à Dixmude. Un type comme ça, même si ça se saoule tous les jours, ça se respecte. Trente ans plus tard, avoir encore dans le régiment un survivant, un héros de Dixmude, c'était un fait qui re­muait le cœur des plus durs. Depuis le jour où, discrètement, sans fanfaronnade, Robin avait dit aux copains, devant le zinc : « J'étais avec l'Amiral Ronarch' à Dixmude », on le respec­tait ; on le soignait ; je crois qu'on l'aurait fait empailler, s'il avait fallu, pour garder un tel souvenir des aînés inoubliables de l'autre guerre. Certes, les copains ne l'avaient pas cru tout de suite, c'était tellement beau et invrai­semblable d'avoir encore avec soi « un de Dix­mude » ; mais Robin avait juré, donné sa pa­role d'honneur, que c'était vrai, et comme il faut bien reconnaître qu'il n'était pas du type blagueur, on l'avait cru.

Quand vint la Chambre, ce conseil d'offi­ciers présidé par le Commandant du Régiment, devant lequel se présentent périodiquement les marins pour être notés, Robin, comme les au­tres, passa. Le Commandant d'escadron fit remarquer au Commandant Gorsier que Robin,

en tant que clairon, était certainement un excellent musicien, mais que, malheureusement, ses ivresses étaient par trop fréquentes. Le Commandant du Régiment jeta un coup d'œil sur les notes de Robin et fut un peu horrifié par le total impressionnant de jours de prison accumulés par le biniou : « Tu as une belle addition, tu n'as vraiment pas de quoi être fier ! »Robin baissait le nez et faisait un peu pitié. Son chef de peloton pensa rattraper la chose en glissant discrètement :« II faut peut-être avoir un peu d'indulgence, il était à Dixmude... » Le Commandant regarda la fiche et lui dit : « Tu as quarante et un ans... comment pouvais-tu être à Dixmude en 1914 ? » Robin, sans se troubler, répondit : « J'étais à Dixmude avec l'Amiral Ronarch'. » — « Mais ce n'est pas possible, tu te fiches de nous », lui dit Gorsier d'un air irrité. Et tout doucement Robin expliqua :« J'étais avec l'Amiral Ronarch à Dixmude lors de l'inauguration du Monument, en 1924... C'est moi qui, à côté de l'Amiral, ai sonné l'appel aux morts ! »

C'était évidemment un peu différent de ce qu'on avait cru, mais c'était si beau que Robin des Vignes resta tout de même pour l'escadron « un de Dixmude ».

 

rfm2.JPG

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article