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Le blog de francaislibres.over-blog.com

Jean Dreville raconte le tournage de "Normandie Niemen"

8 Octobre 2010 , Rédigé par francaislibres.over-blog.com Publié dans #FAFL

 

 

 

Jean Dréville : «  J’ai eu de la chance : j’ai fait les deux seules co-productions importantes entre la France et l’U.R.S.S. Il y en a eu une troisième, par un acteur-metteur en scène français, mais qui n’a donné satisfaction à personne. Mes deux films ont très bien marché là-bas et, en ce qui me concerne Normandie-Niemen, ici aussi. A la suite de cela, Demy m’a demandé beaucoup de renseignements et je lui ai présenté tous les avantages et les inconvénients de la co-production avec les Russes. Il a essayé de monter une affaire mais ça n’a pas marché.

              Pour le tournage de Normandie-Niemen, c’est la première fois qu’une équipe française franchissait le fameux « rideau  » pour rencontrer un monde totalement différent, sur le plan du travail cinématographique aussi. Il n’existe là-bas aucun de nos impératifs financiers : par exemple, il n’est pas rare que les tournages durent un an, parfois plus ! Quand je leur ai dit que je ne pouvais pas dépasser quinze semaines, ils m’ont dit : « Vous allez saboter le travail ! ».

  Cela s’explique : chez eux, le cinéma est fonctionnarisé, un peu comme la télévision ici. On ne sait pas combien coûte un film ; on ne peut pas le savoir : c’est un engrenage… Je crois d’ailleurs que les choses ont évolué depuis. Par exemple, j’arrive là-bas en février pour tourner les scènes d’hiver. Il était convenu que je ferais ensuite les scènes de studio d’hiver et d’été. Moi, je commençais à m’inquiéter sérieusement parce que la neige fondait et que je pensais ne pas avoir le temps de finir les scènes d’hiver. Mais le directeur de production soviétique tentait de me rassurer : « Ne vous énervez pas comme ça ! Vous finirez vos scènes de neige l’année prochaine, vers la même époque !... ».

 

            Quand on pense que chez nous, on est à une heure près dans la production de film !...

    

            La production était organisée de la façon suivante : les Français payaient leurs techniciens, le scénario, la moitié des voyages. Tout le reste était pour les russes. Autrement dit, c’était formidable : nous avons dû dépenser cent millions anciens alors que le film en a coûté peut-être huit cents !

 

            Excellente association pour les français…

   

            Personne n’a voulu poursuivre ce type de co-production : il faut, chaque fois, trois ans de discussions et, sur le plateau, des nerfs d’acier.

 

            Par exemple, vous arrivez dans un décor, vous réglez le plan et constatez que le plafond ne convient pas.

 

            « Il faut enlever le plafond » dites-vous.

 

            « Alors, vous tournerez demain ! »

 

            « Pourquoi ? »

 

            « Le plafond pèse deux tonnes… »

 

Je pensais que le plafond était en étamine. Au début, je demande :

 

            « Ici, on tourne comme en France ? Ça commence le lundi ? »

 

            «  Lundi, non, vous ne tournerez pas. Vous vous imprégnerez du décor ! »

 

            «  Ah… ça consiste en quoi ? »

 

            «  Eh bien, vous vous promènerez dans le décor et direz ce qui ne va pas »

 

J’arrive, je regarde et je dis :

 

            «  Mais c’est très beau ce décor »

 

Malheureux ! Quand on tourne, je demande un léger déplacement de la caméra. Il manquait un morceau de plafond.

 

            « Mais vous n’avez pas dit qu’il fallait un plafond ici dans cet angle ! »

 

            « Un mètre carré d’étamine suffira… »

 

            «  Ah, vous ne l’aviez pas dit ! »

 

Ce n’est pas comme sur les plateaux français : l’accessoiriste sort de sa boîte magique bouts de ficelle, colle, morceau de bougie, ect… Ici, chaque fois qu’il faut un clou, un bon est établi qui va de bureau en bureau.

 

UN soir on me dit :

 

            «  Demain, vous rencontrez le maquilleur ! »

 

            «  Dans votre film » me dit ce dernier, « le même personnage peut-être ou très gai ou très triste. Comment voulez-vous que je le maquille quand il sera triste ? »

 

            « Mettez-lui un fond de teint, l’acteur fera le reste ! » Tête du maquilleur …

 

              Avec nos méthodes habituelles de tournage, je prenais tout le temps de l’avance. Et le fait que je souhaite réaliser ce film dans des délais que nous jugions normaux était mal vu. Les techniciens sont payés à la semaine ou au mois. Il existe un tarif « tournage » et un autre « attente ».

 

Je baragouine quelques mots de russe. Par la force des choses : les interprètes n’étaient pas des spécialistes en cinéma et cela donnait des résultats si curieux que j’ai été obligé de m’y mettre !

 

  On m’avait donné une équipe très importante qui devait tout faire : construire, tourner, démolir. Résultat : on tournait effectivement deux jours par semaine. Je me suis plaint auprès de mon producteur. Une conférence a réuni les chefs de service où il a été convenu qu’exceptionnellement, je pourrais avoir des équipes aux taches séparées : tournage, démolition. J’ai pu continuer de façon à peu près normale, c’est-à-dire travailler cinq jours sur six.

   

            Les Soviétiques ont un département d’effets spéciaux extraordinaire, digne des Américains. Il y avait des scènes avec un groupe d’avions en vol se détachant sur le ciel : tout était fait avec des maquettes de tailles différentes, suspendues entre de très hauts pylônes avec des hélices en mouvement. Bien sûr, ces avions sont immobiles, tenus par des fils invisibles. Mais au sol, la caméra qui les cadre en contre-plongée sur le ciel parsemé de nuages fait un travelling arrière. Et l’on a l’impression que les avions se déplacent. J’aime ce genre de prouesses techniques : mes débuts d’opérateur, parfois même mes propres films m’ont formé à cette école.

 

            Cela se passait dans les immenses studios Mosfilm, à Moscou. Les extérieurs ont été tournés sur le terrain d’aviation où les allemands, lors de leur avance sur Moscou, ont été arrêtés par les soviétiques. Ce n’est pas moi qui ai choisi le sujet de ce film. Mon producteur Alexandre Kamenka couvait depuis longtemps le projet d’une collaboration franco-soviétique. Normandie-Niemen est le contraire d’un film politique. D’ailleurs, Kamenka a fait appel à moi à cause de mon image « a-politique » (il avait pourtant à ses trousses des tas de metteurs en scène communistes). Cela se sent bien dans le film. A un moment, les Russes disent : « les Français vont venir avec nous. Mais chacun ses idées ! Et surtout pas de politique ! ».

 

            Ce sont les russes qui ont demandé cette réplique… Le scénario est entièrement de Spaak. Au générique, il y a aussi Constantin Simonov remarquable écrivain, mort depuis d’ailleurs. Il avait annoncé qu’il apporterait des idées. Ce qu’il a fait : une de ses suggestions a été retenue, tournée puis ôtée du montage final. Quand à Elsa Triolet, elle n’a rien fait sauf nous casser les pieds ! Elle était si partiale, avec une telle haine viscérale de l’allemand qu’aucune discussion n’était possible.

 

            Il y a notamment une scène où j’ai eu maille à partir avec elle. On voulait montrer qu’il existe dans la marine et dans l’aviation de toutes les armées, l’allemande comme les autres, une tradition chevaleresque. Pour Elsa Triolet, impossible : ce sont tous des nazis.

 

 

ra_film_poster6_204.jpg

 

 

           

 

            Dans la scène en question qui se situe au Q.G. des allemands, on s’en est sorti de la manière suivante : un allemand dit qu’un avion russe a été abattu et que le pilote, grièvement blessé, est à l’hôpital. Un pilote entre et remarque :

 

« Dans le ciel, j’ai entendu parler français ! ».

 

«  Pas possible » lui dit un autre, «  la France n’est plus en guerre avec nous ».

 

«  Pourtant… » dit le premier.

 

            Là-dessus arrive un officier, un pur Nazi, qui veut fusiller le blessé, si c’est un français :

 

                        « Nous ne sommes plus en guerre avec la France. C’est donc un partisan ! »

 

Mais le téléphone sonne et annonce la mort du blessé.

 

                        « Dommage ! dit le nazi. Il a fallu cette conclusion pour couper court aux objections d’Elsa Triolet.

   

            Spaak a donc fait seul le scénario d’après le journal de marche de l’escadrille, document passionnant mais monotone.

 

            D’ailleurs, un jour, nous nous sommes dits, alors que le travail était engagé depuis plusieurs mois :

 

            « Ça devient emmerdant, l’héroïsme au quotidien ! »

 

On butait sur quelque chose. On n’en sortait pas. Un jour, Kamenka nous dit :

 

            « N’oubliez pas ce soir, il y a un dîner des Anciens de Normandie-Niemen. Vous y allez tous les deux ! » Et là, entre la poire et le fromage, deux anciens commandants de Normandie-Niemen s’affrontent, et ça fait des étincelles. L’un avait choisi Londres et De Gaulle, l’autre au contraire avait obéi à Vichy en allant en Afrique du Nord. On s’est regardé, Spaak et moi :

 

                        « Tiens, voilà peut-être le rebondissement qu’il nous fallait ! ».

   

Et c’est exactement ce qui se passe dans le film : le commandant est tué. Un nouveau est nommé ; c’est celui qui a été en Afrique du Nord. Il veut faire la loi dans ce groupe d’amis perdus parmi les russes et se fait très mal voir. A un certain moment, cependant, sa conception du devoir s’avère la même que celle de son prédécesseur, mais elle s’exprime sous une forme qui n’est pas admise par les anciens de l’escadrille.      

 

            Alexandre Kamenka était un grand producteur ; un russe blanc émigré en France dans les années vingt. Il avait participé à la fondation avec d’autres émigrés, autour de l’acteur Mosjoukine et de Nathalie Lissenko, de la société Ermolieff-films qui devint ensuite Albatros.

   

            Avec Normandie-Niemen, il revenait à ses origines, dans un pays qui avait changé de couleur ».

 

Source : http://memoire.blogs.allocine.fr/

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